Une information inutile…

8 décembre 2010

En arrivant en Amérique du Sud, c’est à dire en posant le pied sur le sol Argentin, il y a un truc qui choque. Quelques jours après mon arrivée (il y a déjà longtemps), en attendant le métro, je lance un « dans le métro Parisien, et même à Marseille, il y a une pancarte qui dit le nombre de minutes à attendre avant le prochain métro… »

metro

 » – Mais c’est une information inutile!..

– Mais non, ça te permet d’être rassuré, de savoir si tu vas prendre celui là ou le suivant, si ça va être long ou pas. Enfin je sais pas, moi j’aime avoir cette information..

– Mais ça sert à rien, cette information elle stresse. Vous les Européens, vous courrez toujours après le temps… Nous on prend le temps de vivre.

– Faire attendre les gens c’est un manque de respect, non?

– Je ne comprends pas de quoi tu parles, ici c’est pas considéré comme un manque de respect.

– Je déteste attendre. L’autre jour, al Banco de la Nacion, ils m’ont juste fait attendre avec tous mes bagages, il faisait chaud, ils s’en inquiétaient pas trop. tu trouve ça normal?

– Tu restes combien de temps en Argentine, déjà?

– Bah un an, je sais pas encore…

– Tu vas changer, tu vas apprendre à prendre le temps.

– Je suis pas sûre d’avoir envie de changer..

– Apprendre à prendre le temps de vivre, tu vas aimer ça.

– Non mais la rapidité ça veut dire aussi l’efficacité dans le travail, faut pas tout mélanger, le week end,  je sais me détendre.

– C’est idiot comme raisonnement. On est sans doute aussi efficaces que vous, moins disciplinés, on met le même temps, sauf qu’on se stresse pas.

– J’ai jamais dit que vous étiez moins efficaces… mais ce truc de faire attendre les gens, ça provoque chez moi des réactions épidermiques….

– Tu vas changer…

– Grand dieu, j’espère que non.  »

Heureusement, j’ai toujours vécu dans le Sud de la France, je n’ose imaginer comment je le vivrais si j’étais Parisienne.

Avant de partir pour l’Argentine, j’ai reçu une litanie de recommandations de tout un tas de gens aux intentions louables. « Faut pas aller à la Boca, faut faire gaffe, c’est dangereux… ».

Je ne suis pas du genre à prendre des risques, et a priori cette mise en garde ne me posait pas de problèmes particuliers. J’étais à Buenos Aires depuis seulement trois jours (je vais arrêter d’antédater mes articles, c’est mal pour le rss) que L. me propose un dimanche, avec la plus grande des légèretés :

Et si on allait à la Boca, c’est hyper touristique, puis tu pourras gouter un vrai choripan bien gras.

GNé? TOURISTIQUE? Comprends pas. La Boca, tout le monde m’en parlait comme d’un franc coupe-gorge, et là on me dit que c’est touristique? Ma curiosité est plus que stimulée, je grimpe dans un « collectivo » pour le quartier de La Boca. Les collectivos, bus de ville, j’en parlerais plus tard, parce que ça mérite un post.

Je ne fus pas surprise d’arriver en plein dans un quartier délabré, des maisons comme si les murs avaient été faits de cire, puis exposées à la chaleur. « non mais n’aie pas peur tu vas comprendre, il faut que tu voies ça une fois dans ta vie ». OK, je fais confiance. On tombe sur des barrages de police, des tanks pourvus de canons à eau, bref, je me demande si le bus qui nous a déposés ne s’est pas trompé de chemin, et ne nous aurait pas emmenés à Bagdad… L., surpris, demande aux policiers en tenue de siège ce qu’il se passe. « Il y a un match, c’est juste pour faire peur, il y a plein de touristes, ne vous inquiétez pas, no pasa nada » nous annonce l’agent plastronné, guilleret. Tu n’es pas sans savoir que la Boca abrite le stade le plus connu de la terre (non, ce n’est pas le Vélodrome, je t’assure) la Bombonera, le stade où évolue le Club Atlético Boca Juniors, rapport à Diego Maradona. Le foot ici est une institution.

Et, au détour d’une rue, la stupéfaction. Je suis arrivée aux abords du Riachuelo, petit cours d’eau qui longe Buenos Aires et se jette dans le Rio de la Plata. La population se fait touristique, je tombe sur le Caminito. Véritable cirque. Indescriptible spectacle qui s’offre à mes yeux, dans ce quartier enclavé par le Riachuelo, coincé derrière la gare de Constitucion. Je débarque dans un décor en carton pâte, digne des plus grands parcs d’attractions. Des façades de tôle peinte, des couleurs vives, des poupées grandeur nature qui saluent aux balcons, des danseurs de tango aux poses forcées, des rabatteurs… Mais je suis là???

Mais quel est l’abruti qui a créé cet endroit artificiellement touristique en plein coeur de la misère? Et j’aimerais savoir quel plaisir ont les gens à venir ici, relater des visions faussées de l’Amérique du Sud? Il est vrai que le quartier de la Boca est chargé d’histoire. Vers la fin du XIXème siècle, l’ancien quartier négrier fut réhabilité par des immigrés italiens, qui décidèrent plus d’une fois d’ériger le drapeau Gennois, pour former la République de la Boca. Un barrio qui a toujours été ouvrier, pauvre, prolétarien. (pour la faire courte).

Le tour du Caminito étant vite  achevé, on fait le tour du quartier pour s’acheter deux choripans, de la soulfood locale, une saucisse un peu façon « Toulouse » coupée en deux, du chimichurri, et leur pain affreux (j’y reviendrais).

Nous revoilà sur le chemin du retour, arpentant les rues délabrées pour rejoindre Constitution et reprendre un bus jusqu’à Colegiales, l’autre côté de la ville. On s’enfonce dans les quartiers, et ma peur se change en angoisse. Je crois que je n’ai jamais ressenti ça en Europe, que ce soit à Marseille, Paris ou Barcelone, réputée pour être la capitale européenne de la petite criminalité. L’ambiance est pesante ici, les yeux se posent sur nous à chaque détour de ruelle. Je presse L. en lui demandant si on pouvait prendre un taxi, que je le paye, je me fous un peu de ce que ça peut coûter. « non mais tu rigoles, tu n’as pas peur j’espère? ». Le décor change à nouveau, on est entourés par des vieux bâtiments talés, des trottoirs massacrés, des rues quasi désertes, et toujours ces yeux qui ne nous quittent pas du regard. Les seuls témoignages de vie des maisons sont des oripeaux en train de sécher sur les balcons chancelants. Du parc d’attraction, nous sommes passés à la partie « ville fantôme » sauf qu’ici tout à l’air effroyablement vrai.

Deux jeunes viennent nous demander l’heure, j’ignore depuis combien de temps ils nous suivaient. L. me dit en français « tu vois, c’est un test, j’ai bien répondu, ils vont nous laisser tranquilles ». Moyennement rassurée, j’évoque à nouveau l’idée de prendre un taxi. « mais non on n’est pas loin ». Ce qui était vrai, mais ça ne nous a guère aidés pour la suite des évènements. Quelques quadras plus loin, les revoilà qui nous demandent notre argent, et nos objets de valeur, en nous menaçant. Le plus petit m’arrache en un instant la médaille que j’avais depuis près de 10 ans autour du cou. Je n’ai même pas songé à essayer de lui expliquer la notion de valeur sentimentale, pour moi l’effroi commandait mes gestes. Je ne saurais décrire ce que j’ai ressenti à cet instant-là. C’est comme si ma plus grande peur de l’instant se matérialisait devant moi. Une peur viscérale, sidérante, concrète. Je voulais que tout s’arrête. Prenez tout, disparaissez. Je leur ai laissé mon appareil photo, un peu d’argent, et je réprimais mon envie de peurer. La peur avait été si forte. Je ne sais plus trop comment je me suis retrouvée ensuite dans un lieu de vie, je ne me souviens plus. Je suis montée dans un taxi, je suis rentrée à a maison, me suis enfermée dans la chambre et j’ai dormi plus ou moins jusqu’au lendemain.

Peu importe ce que j’ai abandonné ce jour-là, il me reste le souvenir de l’angoisse de ce moment-là. En écrivant ces lignes, j’en ai de nouveau les sensations, j’ai envie de pleurer.

Avec du recul, je pense que même si j’y ai perdu en matériel, j’ai appris les codes de mon nouveau pays. Les petits voleurs sont rarement armés, ils se servent de la peur du touriste pour les dépouiller. Ce genre de vols ont forcément lieu aux abords des endroits touristiques, où les gens sont susceptibles d’avoir de l’argent. Il aurait suffi de rien leur donner, de leur tenir tête. Pour moi ça me paraissait impossible il y a quelques jours en arrière. En y réfléchissant bien, ils auraient rien pu nous faire.

Alors, bien sûr que je culpabilise, que je me dis que j’aurais dû attendre de connaître un peu mieux Buenos Aires pour ce genre de sorties aventureuses, que j’aurais du moi-même arrêter le taxi, puis plein d’autres choses encore, inutiles. Maintenant je commence à comprendre un peu mieux, appréhender le danger plus intelligemment.

Adopter les règles du pays.